18 juin 2026
(extrait du livre « Libéracité ». Ce passage a été écrit dans le courant de l’année 2020 et légèrement adapté avant publication).
L’engouement pour les explorations au xixe siècle a rayé des cartes les dernières terrae incognitae. Les satellites ont définitivement révélé le moindre mètre carré de la surface de notre planète. Elle est maintenant non seulement cartographiée dans son entièreté, mais a également été partagée entre environ deux cents pays, leurs frontières la morcelant en un puzzle géant. Bien qu’il subsiste encore quelques litiges territoriaux, les Nations Unies ont entériné une fois pour toutes ce découpage, pour le moins tant que ses membres s’y conforment. Le respect mutuel de la souveraineté, de l’intégrité territoriale et de l’indépendance politique des États constitue le fondement de cette déclaration de bonnes intentions. Jamais dans l’histoire, la notion d’État souverain, délimité avant tout par son territoire, n’a été aussi forte et globalement reconnue. Elle prime dans l’esprit des légalistes celle de Nation, définie quant à elle par son peuple. Et ce, malgré le double fait indéniable que certaines frontières séparent en deux des peuples qui partagent la même langue, la même culture et l’envie de vivre ensemble sous la même bannière et que d’autres réunissent des communautés qui n’ont pas grand-chose en commun. Ce sont les Nations Unies qui ont été le fer de lance de cette prépondérance des États sur les Nations. Notons au passage l’ironie du nom.
Pourtant, l’intention était bonne. Le préambule de la Charte débute en toute beauté : « Nous, peuples des Nations Unies ». Le décor est posé. Il devrait s’agir de nous, les gens, organisés en communautés se revendiquant en tant que peuple, et pas de pays. L’article 1 continue dans la même voie : « le respect du principe de l’égalité de droits des peuples et de leur droit à disposer d’eux-mêmes ». Mais l’Article 2 vient tout gâcher : « L’Organisation est fondée sur le principe de l’égalité souveraine de tous ses Membres [les États comme précisé à l’Article 3, qui] s’abstiennent, dans leurs relations internationales, de recourir à la menace ou à l’emploi de la force, soit contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État, soit de toute autre manière incompatible avec les buts des Nations Unies ». La tentative de paix mondiale s’appuie sur le droit du sol. L’État constitue l’unité de base du pouvoir sur un territoire donné et sur lequel s’exerce sa pleine souveraineté, car reconnue comme telle par les autres. Il en est le propriétaire moral et le gestionnaire, et donc en position factuelle de décider pour les peuples qui y habitent. En voulant à tout prix éviter que les deux grandes guerres du xxesiècle ne se répètent en imposant l’intangibilité des frontières, les gouvernements qui ont contribué à la création de cette institution ont fait passer l’intérêt des États avant celui des peuples. Cette constatation ne constitue en aucune sorte un appel à une quelconque théorie du complot contre eux. En tant que représentants légitimes des États, ils se devaient d’embrasser leur point de vue et de fonder un nouvel ordre mondial basé sur ceux-ci. Il serait d’ailleurs bien difficile d’imaginer une autre construction. Mais cette réalité n’est pas sans conséquence.
Par les hasards de l’histoire, certains peuples ont vu leur population répartie de part et d’autre de frontières arbitrairement définies. D’autres se sont retrouvés englobés dans un pays où par le jeu de la démographie ils ne forment qu’une minorité marginalisée, voire brimée et privée de ses droits par un gouvernement qui ne sert que les intérêts de la majorité. Les migrations de masse ou individuelles multiples qui se sont accentuées ces dernières décennies renforcent ce brassage. L’institutionnalisation de la primauté des États sur les Nations criminalise toute volonté de ces peuples minoritaires de se constituer en Nations et de revendiquer leur autonomie ou un territoire. Le sort réservé aux Kurdes et aux Rohingyas est cruellement d’actualité. Est-il vraiment nécessaire de mentionner le funeste destin des Indiens d’Amérique ou des aborigènes pour définitivement comprendre que les États ne se soucient guère du droit des peuples qui les composent à disposer d’eux-mêmes ? Leur souveraineté ne peut vraiment s’exercer mécaniquement dès lors que s’opère la juxtaposition parfaite entre une Nation unique et l’intérieur des frontières de son pays, ce qui n’existe qu’en théorie. Quel pays peut-il en effet prétendre à l’homogénéité parfaite de sa population ? En voulant à tout prix justifier la mainmise de l’État sur son territoire par une hypothétique homogénéité ethnique ou culturelle, les défenseurs de l’État-nation font fi de la réelle diversité de sa population.
L’identité régionale est pour beaucoup plus forte que le sentiment national, comme pour de nombreux Basques, Corses, Flamands, Catalans, Québécois, Texans, Bamilékés ou Tutsis, pour n’en citer que quelques-uns. Les nationalistes refusent de voir la pluralité des modes de vie et des convictions, notamment religieuses, mais également politiques, culturelles et philosophiques. Qu’est-ce qu’un Français de pure souche ? Un agriculteur ou un Parisien ? Un ouvrier ou un bourgeois ? Un chrétien rigoriste ou un fanatique de la laïcité ? Les personnes qui se définissent d’abord par leur religion, leur couleur de peau, les liens du sang ou leur héritage culturel peuvent également se sentir en décalage avec ces notions d’appartenance à un État, surtout lorsqu’elles considèrent que les règles sociales dictées par leur communauté priment le droit. En pratique, l’État-nation est un leurre, un mythe romantique et sanglant. Ernest Renan avait déjà brillamment expliqué que « la race, la langue, les intérêts, l’affinité religieuse, la géographie, les nécessités militaires » ne suffisent pas à créer une Nation. Il défend pourtant le concept en le redéfinissant comme « un principe spirituel, résultant des complications profondes de l’histoire ». Il conclut qu’« avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà la condition essentielle pour être un peuple », ainsi formé par la combinaison de « la possession en commun d’un riche legs de souvenirs » avec « le désir de vivre ensemble ». En d’autres termes, une conscience morale collective de ceux qui partagent une histoire commune. Mais laquelle ? Devrait-on en France perpétuer le mythe du roman national de nos ancêtres les Gaulois ? Parle-t-on de la France des rois ou de la Révolution française, de Vichy et de Pétain ou de la résistance et de Charles de Gaulle ? Il est de nos jours des Français qui se revendiquent les héritiers d’une certaine tradition, que d’autres exècrent, et vice-versa. L’histoire est une auberge espagnole. Je ne pense pas qu’on puisse indéfiniment fédérer une population autour d’une épopée unique pour la sublimer en une Nation stable et perpétuelle. Les guerres civiles, notamment celle d’Espagne et la Guerre de Sécession aux États-Unis, montrent combien les avis peuvent diverger et s’opposer au sein d’un même peuple. Ces deux pays y ont pourtant survécu et leurs citoyens se réunissent à nouveau sous une seule bannière, mais sont-ce encore des Nations ? On peut en douter au vu des velléités indépendantistes des Catalans et des affrontements réguliers entre communautés raciales au pays de l’oncle Sam. L’histoire évolue au cours d’elle-même, ainsi que le prisme sous lequel chacun et chacune l’appréhende. Les événements fondateurs et les références historiques sont remplacés par de nouveaux, allant parfois jusqu’à remettre en cause ce que le peuple pense de lui-même.
Tout bien considéré, un État se réduit peut-être tout simplement à l’élémentaire constatation que des gens partagent le même territoire et qu’une autorité l’a pris en charge et y organise et dirige la vie en commun. Un groupe hétérogène forcé à cohabiter à l’intérieur de frontières arbitraires, puisque ni la couleur de peau, ni la langue, ni la religion, ni la culture, ni l’histoire ne peuvent servir à le définir de manière cohérente. Beaucoup s’accordent, par exemple, sur le caractère artificiel de l’existence de la Belgique en tant que construction historique initialement tolérée par ses voisins, car constituant une sorte de zone franche bien utilement loufoque entre nations belliqueuses et qui maintenant ressemble plutôt à un patchwork communautaire où chaque pièce tente de tirer à elle la couverture. Il en va cependant de même pour n’importe quel autre pays. Les frontières de la France, de l’Allemagne ou du Royaume-Uni ne sont pas plus historiquement légitimes. Elles ne résultent pas non plus de la volonté et du choix des femmes et des hommes qui y habitent, mais de victoires et de défaites militaires ou d’arrangements politiques et financiers entre puissants gouvernants, et dans un passé pas si lointain de stratégiques mariages de la noblesse.
Les États sont des créations humaines, soit. Leurs frontières sont artificielles, soit. Cela ne les rend pas moins légitimes aux yeux de la loi et à ceux de Francis Fukuyama (voir le chapitre 13 de son livre Identity). Tout autre découpage du globe n’en serait pas moins également un produit de l’inventivité humaine. Pourrait-on donc, comme solution ultime de paix, en construire un nouveau qui satisferait tout le monde ? Redessiner ici ou là quelques bouts de frontières permettrait bien sûr de résoudre quelques absurdités évidentes. Mais la plupart des problèmes liés à la territorialité demeurent géographiquement et démographiquement inextricables, à moins de déplacer des populations entières contre leur gré. Combien devront encore incendier leur maison et définitivement quitter le sol où ils sont nés, comme cela s’est récemment déroulé dans le Haut-Karabakh ? Quelles que puissent être les frontières, même en les définissant village par village, quartier par quartier, on aurait bien du mal à atteindre une homogénéité parfaite permettant la création d’États-nations. Et quand bien même on y arriverait, le morcellement qui en résulterait rendrait toute chose impraticable. Faute de grives, on mange des merles. Il faut bien faire avec ce que l’on a. Les limites territoriales sont ce qu’elles sont, des constructions humaines arbitraires. Autant les prendre comme telles et accepter cet état de fait comme point de départ de la discussion sur le vivre-ensemble, le « désir de vivre-ensemble » comme le précise Renan. Tout pays abrite une population hétérogène. Redessiner les frontières n’y changerait rien.
La Terre, l’espace de vie des êtres humains, est ainsi répartie entre États, à peu de chose près les membres des Nations Unies. Bien d’autres institutions internationales ont fleuri au cours du xxe siècle, au sein desquelles des pays ont mis en commun une partie de leur pouvoir militaire, politique, juridique, économique, monétaire, sanitaire, environnemental ou social. On pense bien entendu à l’Union européenne, mais on peut également citer l’Organisation mondiale du commerce ou l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Certains y dénoncent un transfert ou une perte de souveraineté des États, car de tels accords grignotent l’indépendance de ces derniers, portant atteinte à l’autodétermination de leurs citoyens. Je préfère y voir sa mutualisation par la mise en commun de compétences nationales gérées collectivement. En vérité, ce débat de la souveraineté gravite principalement autour de deux questions techniques, celle du règlement des différends et celle de la légitimité des dirigeants. Le chapitre 5 est entièrement consacré à cette dernière. Quant à la première, elle peut se résumer à cette interrogation : qui décide qui a raison lors d’un contentieux ? Car tel est le pouvoir ultime d’un État souverain, au-delà de sa prérogative fondamentale de fixer les règles de vie en société : trancher les désaccords et imposer son verdict par la contrainte ou la force si nécessaire. Lorsque des gouvernements s’accordent pour fonder une organisation internationale et pour l’habiliter à régler des différends à leur place, ils la dotent d’instances internes à qui ils transfèrent en pratique une partie de leur pouvoir. C’est notamment le cas de la Cour de justice de l’Union européenne dont les juges, deux par État, sont nommés d’un commun accord par les gouvernements nationaux.
En partageant la surveillance des organes amenés à trancher les litiges, la souveraineté des pays membres est mutualisée, chacun en perdant un peu en substance, mais en recevant en contrepartie un peu de celle des autres. Mais si l’on se place un peu plus en hauteur, non pas en regardant au niveau de chaque pays, mais de celui de l’organisation elle-même, on y verra un collectif neuf plus large. Les souverainetés nationales mises en commun en forment une plus grande, qui gagne sa légitimité lorsque les citoyens arrivent à s’identifier à cette sorte de nouvel État supranational. Une personne peut concevoir sa citoyenneté comme une combinaison de plusieurs, chacune à un niveau différent, sa ville ou sa commune natale, sa région, son pays, et les diverses instances internationales. On peut être à la fois Catalan, Espagnol et Européen, ou Californien, Américain et un partisan convaincu du rôle primordial de l’OTAN pour la défense de sa patrie. L’Union européenne a construit, avec l’aval des gouvernements, sa propre existence politique et administrative, une légitimité et une souveraineté relatives, ainsi qu’un territoire auquel son image est attachée, en superposition avec ceux de ses pays membres.
Le concept d’État peut s’étendre dans deux directions. Vers le plus grand, le stade terminal correspondant à une hypothétique confédération planétaire de toutes les Nations. Et à l’opposé, vers le plus petit, en appliquant les principes de subsidiarité et de décentralisation, comme les Bundesländer en Allemagne, eux-mêmes divisés en Kreis (arrondissements). Les communes forment des sortes de mini-États, car elles répondent très largement à sa définition. Ce sont bien des entités politiques, dirigées par des représentants élus démocratiquement et qui détiennent sur un territoire donné un pouvoir institutionnalisé, cependant limité à certaines compétences. C’est cette limitation qui pourrait nous empêcher de les voir comme des États, mais ce ne devrait plus être le cas. Les institutions politiques et administratives d’un pays n’ont également plus la mainmise sur toutes les compétences nationales, puisque certaines sont mutualisées à un rang politique plus élevé à cause de leur soumission volontaire à des accords internationaux. La souveraineté des peuples n’est plus en relation biunivoque avec les États. Elle est constituée d’un enchevêtrement complexe de degrés multiples de pouvoirs, de représentations diverses, démocratiques ou non, et de sentiments d’appartenance communautaire.
À ce jeu des couches de l’oignon institutionnel, c’est sans doute la Belgique qui a gagné le pompon. Un Belge est confronté à de nombreuses strates étatiques : la commune, la Province (sauf les Bruxellois), la Communauté, la Région, la Belgique, le Benelux et l’Union européenne. Cette multicitoyenneté et la mutation de la souveraineté en co-souveraineté ont fondamentalement fait évoluer les notions d’État et de Nation. J’étends donc dans cet essai le concept d’État tant vers le plus grand, en y englobant par exemple l’Union européenne, mais aussi vers le plus petit, en y ajoutant les régions, les communes, et pourquoi pas les syndics de copropriété. En conséquence, la définition d’État ne se limite pas ici à celle communément admise de pays. Elle inclut tous les types d’organisations politiques exerçant une certaine autorité sur un territoire donné, des Nations-Unies aux kibboutz et aux « zones à défendre » (ZAD). Chacun de nous vivant ainsi dans une superposition d’États, la citoyenneté ne peut correspondre à une entité unique et indivisible. Cette multiplicité d’identités juxtaposées s’intensifie encore plus lorsque l’on considère le brassage des populations sans cesse croissant. Pour les expatriés et plus particulièrement pour leurs enfants, les combinaisons deviennent bien plus variées et complexes. Une personne installée à Agen peut être malienne, française et européenne à la fois. Et si elle a grandi à Barcelone, elle aimerait probablement aussi se présenter en tant que Barcelonaise.
Le pouvoir politique, en tant que miroir structurant de ce constat que la citoyenneté est fractionnée en strates, se déconstruit par transposition directe en couches multiples. Du reste, cette fragmentation s’étend au-delà de la simple question identitaire. Par exemple, en Belgique, les zones locales et la police fédérale assurent ensemble les services de police intégrée, tout en restant autonomes et soumises à des autorités distinctes. Chaque zone, qui couvre une ou plusieurs communes, y est souveraine et responsable pour garantir la sécurité des citoyens, le maintien de l’ordre et autres fonctions de police, et en même temps, la police fédérale l’est également sur ce même territoire, mais pour les missions trans- et supralocales. Les avantages de cette tranche napolitaine sont indéniables. Bien entendu, faire fonctionner correctement un tel agencement hybride peut parfois se révéler compliqué, mais ce le serait encore plus sans la vue d’ensemble que permet le niveau national. Quant à un système sans forces locales, la distance entre la gouvernance policière et les citoyens serait énorme avec des conséquences potentiellement dramatiques pour la cohésion sociale et le respect des lois et des libertés. Cet exemple illustre parfaitement la pluri dimensionnalité du pouvoir, bien utile, mais nécessitant une coordination et une collaboration efficaces, tant verticalement entre gouvernance locale et globale qu’horizontalement entre entités autonomes de même rang. En pratique, les structures qui se sont développées au cours du temps et qui façonnent la société, dans tous les domaines tels que socio-économique, judiciaire, médical, éducationnel ou environnemental pour ne citer que les plus importants, sont semblablement agencées. Le fait que ces différents secteurs ne sont pas totalement indépendants entre eux, s’enchevêtrent et se combinent partiellement pour des sujets particuliers, ou s’opposent sur d’autres, ajoute encore à la complexité du caractère multiple et morcelé du pouvoir politique.
Le cas de l’environnement constitue probablement un des plus illustratifs. Vouloir imposer des mesures pour sa protection engendre des questions sociales, économiques, juridiques et morales auxquelles aucune organisation étatique ou internationale ne peut prétendre être en position de pouvoir y répondre seule. Peut-on porter atteinte à certaines libertés, telles que la libre circulation pour réduire les nuisances et pollutions ? Quels impacts sur l’économie ? Qui doit financer les mesures nécessaires ? Comment gérer les conséquences socio-économiques de la disparition nécessaire de secteurs entiers, comme celui des produits pétroliers ? Faut-il criminaliser le non-respect des normes environnementales par les entreprises ? Vaudrait-il mieux également freiner le développement des pays pauvres ? Y répondre exigera une collaboration multilatérale de tous les types et de tous les niveaux de pouvoir à l’échelle de la planète. Car les questions environnementales ne se régleront pas uniquement de manière globale. L’aménagement du territoire en particulier ne peut que nécessairement être géré au niveau communal, sous peine de se retrouver dans l’incapacité de défendre les intérêts des habitants et des usagers quotidiens contre l’appétit féroce et insatiable d’entrepreneurs sans scrupules souvent prêts à bétonner pour le profit. Mais bien entendu en bonne entente avec les instances nationales, voire internationales, notamment pour les secteurs du transport et de l’énergie (autoroutes, lignes ferroviaires, ports, terminaux gaziers, lignes à haute tension, parcs éoliens et photovoltaïques, etc.).
Les relations entre États sont multiples et s’accroissent progressivement, notamment sous la pression du capitalisme sans frontières. Il y aura peut-être encore des périodes de repli, telles que celle récente sous la présidence de Donald Trump, mais la tendance vers un enchevêtrement de plus en plus complexe et mutualisé des souverainetés semble cependant inévitable. Ne sommes-nous finalement pas tous les mêmes ? L’avenir ne tend-il pas inexorablement vers l’union de tous les êtres humains sous une même bannière ? La main sur l’épaule des mondialistes, on ne peut que constater la globalisation, qu’on la désire ou pas. À l’opposé, de connivence avec les souverainistes, on ne peut également que reconnaître le bien-fondé de la volonté des peuples, par l’entremise des États, de rester maîtres de leur destin. Conserver son mode de vie, notamment ses habitudes vestimentaires, alimentaires et affectives, constitue un droit fondamental de chaque communauté. À mon avis, la centralisation a été poussée trop loin dans certains pays et un retour vers plus d’autonomie à l’échelle régionale devient une urgence sociale. Quoi qu’il en soit, la globalisation devra s’accommoder des particularismes locaux. Chaque État se doit, au nom de sa population, de se battre farouchement pour conserver sa souveraineté, et en même temps d’accepter de partager et de cogérer une grande partie de ses attributions avec d’autres. Cette tendance à la fois vers une décentralisation et vers une mutualisation des prérogatives constitue, j’en suis convaincu, une condition nécessaire pour promouvoir la démocratie et la cohabitation pacifique à l’échelle de la planète. La division du pouvoir en différents niveaux qui en résulte dresse une barrière, certes difficile à gérer, mais efficace contre toute velléité d’autoritarisme. Les débats très tendus en France où s’affrontent les partisans d’une République souveraine, surtout en regard des institutions européennes, et ceux d’un cosmopolitisme transnational sont vides de sens et inaptes à dégager des réponses aux problèmes contemporains. Aucun camp n’a raison en tout et ne pourra, par conséquent, imposer son point de vue. La solution réside quelque part entre les deux extrêmes, ou plus précisément en leur combinaison.
Pourtant, la fin de ce subtil système public à la fois global et local, vertical et horizontal, construit sur la laborieuse collaboration des États et de ses parties constitutives est à nos portes. La privatisation de la justice menace la souveraineté des peuples en la transférant dans les mains des capitalistes. Il était originellement prévu que le Comprehensive Economic and Trade Agreement (CETA) entre le Canada et les pays membres de l’Union européenne devait former des tribunaux supranationaux indépendants des juridictions nationales auprès desquels les entreprises privées pourraient porter plainte contre une décision d’un de ces États. Ce mécanisme, appelé Règlement des différends entre les investisseurs et les États (RDIE) ou Investor-state dispute settlement en anglais (ISDS) permettrait aux entreprises, principalement les grandes multinationales, d’attaquer devant ces tribunaux privés des législations nationales. Accepter un tel montage juridique, c’est reconnaître que les intérêts des grandes entreprises sont supérieurs à ceux des États. En d’autres mots, l’enrichissement des grands actionnaires prend le pas sur le bien-être des citoyens ordinaires. Cette décision revient à arracher aux peuples leur souveraineté et à l’offrir sans contrepartie aux grands groupes privés qui y gagnent une large indépendance envers les législations nationales en les affranchissant à bon compte de leur devoir de servir la société et de se soumettre à ses lois.
Rendons hommage au gouvernement wallon de 2016, dirigé à l’époque par le socialiste Paul Magnette, qui bloqua cette tentative de soumettre la politique aux impératifs commerciaux du libéralisme capitaliste sans limites. Mais blâmons celui de 2018, conduit cette fois par un libéral, qui a accepté d’inclure le système de RDIE dans d’autres accords, notamment avec le Sultanat d’Oman et le Panama. Conspuons le gouvernement canadien, le Conseil et le Parlement européens qui s’accordèrent en 2017 sur l’entrée en vigueur du CETA à titre provisoire, malgré la décision démocratique wallonne. Regrettons l’inventivité des experts de la Commission qui rhabillèrent à la marge le RDIE en Système de cour d’investissement (SCI) pour essayer de faire passer une seconde fois la pilule sous un autre nom. Honte aussi à l’Union européenne dont la Cour de justice en 2019 s’est prononcée positivement sur la compatibilité du CETA avec le droit européen. Si ses conclusions sont en effet légalement fondées, il est alors urgent de réviser les différents traités, directives et lois qui étayent sa décision, dans l’optique cette fois de directement défendre l’autodétermination des citoyens européens, sous peine de voir, sans ne plus pouvoir s’y opposer, le transfert des prérogatives de l’État, donc du peuple, à des entreprises privées échappant à tout contrôle démocratique. Car en définitive, la souveraineté suprême et première d’une communauté s’incarne dans son pouvoir absolu de fixer ses propres règles de cohabitation, de pouvoir les imposer à tous ses membres (par la force si nécessaire) et de trancher en dernier recours lorsqu’un désaccord surgit. En conséquence, si nous voulons, nous les citoyens, le peuple, nous réapproprier la liberté de déterminer comment nous désirons vivre ensemble, la voie incontournable consiste à réinvestir et à utiliser la seule institution légitime pour définir les normes, obligations et droits, inévitablement par la loi, à savoir l’État.
Dans le monde tel qu’il est organisé et divisé en près de deux cents pays, au moins un État accorde à chaque enfant sa nationalité à la naissance, à quelques millions d’exceptions malheureuses près. Cette appartenance à une nation, n’en déplaise aux mondialistes, constitue non seulement un fait indiscutable, mais également un droit, fortement protégé par la loi de nombreux États et reconnu par l’article 15 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 « Tout individu a droit à une nationalité » mis en œuvre par les deux conventions de 1954 et de 1961 sur la lutte contre l’apatridie. Il n’est pas aussi aisé d’en déchoir un citoyen indésirable que de remercier un employé. C’est ce que Donald Trump en tant que président des États-Unis n’a pas compris, n’a pas voulu comprendre ou a ignoré savoir. Quelle que soit sa raison, le résultat est le même. On ne crie pas à un citoyen « you’re fired », sans se demander où il devrait alors se rendre et quel serait son statut social. Le bannissement et l’exil ne sont possibles que s’il existe un extérieur à la Cité, hors de la loi des humains. Un tel no man’s land existait dans l’antiquité pour les Grecs et les Romains, mais plus maintenant. La manière de gérer la chose publique et une entreprise s’avère donc très différente. En fait, c’est le parfait opposé. Le secteur privé embauche ou limoge au gré des besoins de la compétitivité, dans l’objectif unique de maximiser la rémunération des actionnaires. Si un salarié n’est pas d’accord avec la direction, il n’a qu’à aller à la concurrence, changer de métier, ou rester et se taire. Du point de vue des employeurs, la sauvegarde de la rentabilité justifie régulièrement la mise à l’écart, parfois massive, d’employés jugés superflus. Un manager qui garderait dans son équipe quelqu’un d’incompétent, de malhonnête, d’inadapté ou présentant un autre type de tare professionnelle, après lui avoir proposé des formations, du coaching ou toute autre méthode destinée à résoudre son problème, commettrait une faute. En politique, il faut s’accommoder de telles personnes. Mieux, il faut essayer de les aider. Un gouvernement doit s’occuper de tous les habitants du pays, tous sans exception. C’est justement de la manière dont les plus démunis (chômeurs, malades, handicapés, sans-abri, détenus, personnes isolées, enfants, personnes âgées) sont traités que l’on peut mesurer le succès ou l’échec de la politique mise en place. Exclure une femme ou un homme de la société est impossible, sauf peut-être en lui enlevant la vie. Et encore, même morte, une personne reste une personne dans la mémoire et le cœur de celles et ceux qui l’ont connue de près ou de loin. Albert Einstein est encore un être humain, en quelque sorte. Je crois que la très grande majorité s’accorderait sur le fait qu’une personne n’est pas qu’un animal, et qu’elle n’est certainement pas une plante ou un objet, même si sa réification par le capitalisme nous en menace. Face à cette éventualité, il est important de rappeler l’évidence de l’immuabilité de la nature humaine et l’obligation éthique ou ontologique (à vous de choisir) du pouvoir politique de s’en soucier.
