12 janvier 2025
(extrait du livre « Libéracité ». Ce passage a été écrit dans le courant de l’année 2020 et légèrement adapté avant publication).
Ma génération X aurait grandi sous l’aile bienfaisante des États-Unis. Militaire d’abord. Sans eux, nous serions sous dominance nazie. Sans eux, nous serions communistes. C’est ce qu’on nous apprenait à l’école. Économique ensuite, avec le plan Marshall et la conférence de Bretton Woods. Culturelle finalement. Joe Dassin, Michel Sardou et tant d’autres nous présentaient l’Amérique comme un paradis sur terre. Le cinéma, la musique, du rock‘n’roll au rap, l’architecture et ses gratte-ciel, le pop art, Coca-Cola et McDonald’s. L’Europe s’était mise à l’heure américaine.
Comment avons-nous, surtout nos parents et nos grands-parents, pu être naïfs à ce point ? L’aide des États-Unis n’a jamais été ni gratuite ni sans arrière-pensées. La chancelière allemande Angela Merkel, dans son style professoral typique tout à son honneur, nous a bien expliqué le 21 juin 2017, lors de la cérémonie des septante ans du Plan Marshall, que cette initiative n’avait rien d’altruiste et qu’elle avait bien eu pour but principal d’imposer un marché ouvert à ses partenaires. Partenaires certes, mais économiques seulement, car dans les autres domaines pas question de contester l’hégémonie américaine. Ces douze milliards de dollars de dons pèsent peu en regard des deux tiers du stock d’or mondial qui se sont retrouvés en possession des États-Unis à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Nombreux sont ceux qui ont déjà détaillé cette réalité historique de mise sous tutelle économique et culturelle des pays bénéficiaires.
Cet épisode nous rappelle que la forme de mondialisation qui s’installe résulte des rapports de forces et des jeux de puissances entre États. En se tournant systématiquement vers les États-Unis et l’OTAN en matière d’affaires étrangères, en appliquant les traités de l’Union européenne et en acceptant les RDIE, les pays d’Europe de l’Ouest reconnaissent le leadership américain et embrassent le libéralisme capitaliste comme base idéologique de toute relation internationale. Ceux qui adopteront la voie de la libéracité et les autres principes proposés dans ce livre ne devront pas se laisser intimider par ceux qui défendront bec et ongles le système en place ni par certaines de leurs méthodes qui inévitablement se révéleront antidémocratiques, amorales, cyniques ou violentes. Car le combat, la seule interaction que finalement les capitalistes sans frontières connaissent, sera rude, mais pas vain.
L’élection de Donald Trump ne constitue certainement pas une erreur historique. Elle trahit l’âme farouche et fière des États-Unis, et pas uniquement celle de l’Amérique profonde : un pays principalement centré sur lui-même, sûr de sa supériorité dans tous les domaines et n’affichant qu’un intérêt très limité pour le reste du monde, si ce n’est en termes économiques et guerriers. Le mur psychologique qui l’empêche de voir au-delà de sa propre conscience s’élève bien plus haut que celui que Trump voulait construire à la frontière mexicaine. Il l’a répété à l’envi, « America first ! ». Non seulement Joe Biden le suit sur cette voie, mais il s’aventure encore plus loin dans le fantasme de suprématie des États-Unis. « America is back ! America is back ! » clame-t-il, désireux de réaffirmer le leadership mondial de l’Amérique. Confiner les intérêts égoïstes des Américains dans son propre pays, à l’instar de son prédécesseur, ne lui suffit pas. Il ambitionne de diriger le monde. Je suppose, en assumant le risque d’être taxé de naïveté, qu’il le conçoit sur le plan idéologique, culturel et économique, et pas militaire.
Il n’empêche, ce genre de refrain devrait tonner telle une menace aux oreilles de nos responsables européens. Imaginez un de ceux-ci claironner « Europe first ! » et la salle scander comme un seul homme « Europe ! Europe ! Europe ! ». Grotesquement ridicule. Nous ne partageons décidément pas la même culture des deux côtés de l’Océan Atlantique. La main sur la Bible, le président prête serment « God Bless the United States of America ». Séparation des Églises et de l’État ? Il faut en pratique être millionnaire au moins par dizaines pour se présenter à la course à la Maison-Blanche. Égalité des chances ? L’Obamacare fait pâle figure face aux acquis sociaux en Europe, en dépit de leur saccage par des dirigeants comme Macron. Que dire de la (sur)vie des pensionnés, des malades, des enfants de milieux défavorisés et des prisonniers détenus à Guantanamo ? Et la peine de mort ? Le racisme ? La réussite d’une société ne se juge pas en admirant les 10% du haut, mais en observant le traitement réservé aux 10% du bas. Vues sous cet angle, les institutions politiques en Europe, même si elles sont loin d’être parfaites, peuvent sans vantardise s’enorgueillir d’un bien plus grand succès social que les États-Unis.
Nous aurions pu espérer qu’à la lumière de la tragicomédie Trump, nos responsables se décideraient enfin à ne plus systématiquement se tourner vers notre lointain cousin américain en matière de politique extérieure et à plus souvent détourner le regard de par dessus l’océan Atlantique pour mieux se concentrer sur notre continent, sur ce que l’Union européenne pourrait et devrait être, sur son renforcement au-delà de la simple économie. Il semble cependant qu’ils ne l’ont malheureusement toujours pas compris et que l’éventualité de se libérer de leur soumission volontaire à notre pire ami ne les a même pas effleurés. Lorsqu’il s’agira d’appliquer la libéracité, attendons-nous à une contre-attaque sans pitié de notre meilleur ennemi.
